Vie privée et Politique

Blog d'Eva-Marie Goepfert.
Doctorante en sciences de l'information et de la communication.
Université Lumière Lyon II.
Laboratoire ELICO (EA 4147)
Sujet de thèse: "Vie privée et politique. Analyse des processus médiatiques dans la presse écrite et Internet."

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Privé et politique

Jeudi 17 avril 2008

Le 16 avril 2008, une dépêche AFP reprenait le discours du député PS André Vallini, lors de l'émission Questions d'info (LCP/France Info/AFP) quant à la frivole ministre de la justice Rachida Dati.

"Elle est d'une légèreté, d'une frivolité insoutenable. On dirait que ce ministère ne l'intéresse pas vraiment", a affirmé l'ancien président de la commission Outreau.

"Même dans les prisons, non seulement elle s'habille de façon éclatante -pourquoi pas, on peut être élégant quand on est ministre- mais on dirait qu'elle entre dans les prisons, comme on monte les marches du Festival de Cannes", selon M. Vallini.
 
Frivolité insoutenable...

Deux mots peuvent parfois retenir votre attention et vous mener dans les méandres de la réflexion...
Aujourd'hui, je m'interroge sur cette expression... Que contient-elle??? Quelles sont ses tenants et ses aboutissants? Quelle figure narrative de Rachida Dati tend-t-elle à dévoiler??? Peut-on y voir un oxymore?

Et si le commencement de cette réflexion trouvait reflet dans un dictionnaire étymologique?

Le terme frivole vient du latin frivolus - soit fragile, de peu de valeur, lui même dérivé  de frio - réduire en poudre.

La véritable frivolité est ainsi ce qui n'est utile sous aucun rapport et, en même temps, nuisible et condamnable à beaucoup d'égards...

Jean-Baptiste Robinet (1778) nous donne une vision complète de la frivolité , vision encore très présente dans le sens commun actuel de ce terme.

"La Frivolité est le goût de la bagatelle, c'est la marque de peu d'esprit. (...) La Frivolité est dans les objets, elle est dans les hommes. Les objets sont frivoles quand ils n'ont pas nécessairement rapport au bonheur et à la perfection de notre être. Les hommes sont frivoles quand ils s'occupent sérieusement des objets frivoles ou quand ils traitent légèrement des objets sérieux. On est frivole parce qu'on n'a pas assez d'étendue et de justesse dans l'esprit pour mesurer le prix des choses du temps & de son existence. On est frivole par vanité lorsqu'on veut plaire dans le monde ou on est emporté par l'exemple & par l'usage, lorsqu'on adopte par faiblesse les goûts et les idées du grand nombre lorsqu'en imitant et en répétant on croit sentir & penser. On est frivole lorsqu'on est sans passions et sans vertus, alors pour se délivrer de l'ennui de chaque jour, on se livre chaque jour à quelque amusement qui cesse bientôt d'en être un. (...) Si la frivolité pouvait exister longtemps avec de vrais talents et l'amour des vertus, elle détruirait l'un et l autre, l'homme honnête et sensé se trouverait précipité dans l'ineptie et dans la dépravation."

Alors, quand André Vallini désigne la garde des sceaux d'une frivolité insoutenable, c'est pour la présenter au public à travers ses intérêts, jugés démesurés, pour  le paraître et le bling bling.
Mais plus encore, ce qu'il faut comprendre par la qualification insoutenable c'est l'incompatibilité d'un tel trait avec une fonction politique, avec une fonction qui se veut la médiation entre le particulier et le collectif et non pas la mise en visibilité d'un particulier. Frivolité pour une femme médiatique? Oui! Frivolité pour une femme politique? Non!

"Il y aura toujours pour tous les hommes un remède contre la frivolité: l'étude de leurs devoirs comme hommes & comme citoyens. (...) Quand on se livre à des occupations frivoles, on devient incapable de grands desseins rarement le siècle de la frivolité est le siècle des grands hommes." (J-B Robinet)

Cette frivolité est insoutenable pour les électeurs: car elle est l'intérêt du particulier incarné par Rachida Dati au détriment de l'intérêt des particuliers qu'elle représente.
Cette frivolité est insoutenable par Rachida Dati elle-même: car elle ne peut être à la fois femme frivole et représentante politique. Par sa frivolité, elle abandonne son costume politique...

"Depuis un an, elle a fait la preuve qu'elle n'était pas vraiment à la hauteur de la fonction qui lui a été confiée", affirmait hier André Vallini.

Plus que les paillettes ou le tapis rouge, André Vallini sanctionne l'être-même du gouvernement, incarné ici par le garde des sceaux, en lui octroyant une comptétence de ne-pas-pouvoir-faire...


Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique, ou Bibliothèque de l'homme-d'état et du citoyen. Jean Baptiste René Robinet. 1778. (extraits choisis traduits de l'ancien français par mes soins)

Dictionnaire critique et raisonné des étiquettes de la cour, des usages du monde, des amusements, des modes, des moeurs, etc... ou L'esprit des etiquettes et des usuages anciens, compares aux modernes. Comtesse Stéphanie Félicité Ducrest de Saint Aubin Genlis. 1818.

Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire. François-Joseph Michel. 1838.

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Mardi 1 avril 2008
Bolloré déclarait il ya quelques jours que le style Sarkozy était personnel et percutant.
« J’aime sa manière de bousculer les habitudes, les idées reçues. Il a un style personnel et percutant ».
Pour Vincent Bolloré, le Chef de l'Etat « est en train de réaliser un électrochoc de la société ».

Alors justement, le président de la république a décidé d'exploiter encore un peu plus ce style percutant lors d'une conférence de presse samedi après-midi (29/03/08).

Mesdames, messieurs, vous avez chaud???

Jusqu'à présent, Nicolas Sarkozy exposait sa propre intimité dans l'espace public.
Quant il mettait sur le devant de la scène son épouse et sa famille, c'est lui en tant que père ou époux qu'il mettait avant tout en scène. Pourtant, cette conférence de presse signe une nouvelle forme d'exhibition.
Il exhibe un objet qui ne semble pas lui appartenir: le corps de Carla Bruni-Sarkozy.

Mais finalement, qu'est-ce donc que la monstration d'un corps, ou putôt qu'est ce donc que CETTE monstration corporelle?

Azzedine Lekhal définit le strip-tease comme "une forme spectaculaire aboutie répondant à des exigences
esthétiques poussées et à une technique du dévoilement très codifiée."

Finalement, le striptease relèverait de "l’acte de se dévêtir en face d’un public dans une logique de segmentation du corps – en partant du haut vers le bas et de manière symétrique, dans un temps donné, dans un cadre de représentation (la boite de nuit, le cabaret) qui supporte un dispositif spectaculaire organisant à la fois la relation au public (scène, comptoir, cage) et l’instrumentation de ce dispositif (la lumière, la poursuite ou la douche, la musique, la fumée etc.) – acte dont les finalités sont de susciter le désir et de supporter l’activité érotique."

Bon évidemment, cela serait aller un peu loin que de parler de striptease dans ce cas et pourtant...
Cette vidéo montre bien l'acte de se dévétir en face d'un public dans une logique de segmentation (sauf que Carla Bruni-Sarkozy s'est arrêté à la veste) dans un cadre de représentation (Comment Azzedine Lekhal aurait-il pu prévoir qu'une conférence de presse donnée par le président de la république répondrait à ce type de représentation???) qui supporte un dispositif spectaculaire organisant à la fois la relation au public et l'instrumentalisation de ce dispositif ...
Finalement, c'est tout cela qui fait que nous sommes plus proche du cas d'un striptease que d'un simple déshabillage: l'énonciation par Nicolas Sarkozy de ce geste qui aurait pu être anodin intervient comme une scénarisation, et donc une spectacularisation, de ce dévoilement...
Par ailleurs, la réception du public (ou plutôt des journalistes) par leurs cris tend encore plus à comprendre cette monstration comme un striptease, un show qui s'organise et surtout fonctionne dans un rapport entre celui qui fait et celui qui regarde, ce qui consolide la dimension de la mise en scène.

Vincent Bolloré concluait son interview par: « Cela dérange. Il a décidé d’être transparent à l’heure où, en effet, les médias sont partout »
Avec cette conférence de presse, il semble que cela soit une nouvelle forme de visibilité et de transparence que Nicolas Sarkozy investit: il rend visible le corps, l'érotique et le désir: la nouveauté c'est que tout cela ne lui appartient pas.
Que dire donc de l'utilisation du corps de sa femme (soit la première dame de France) et de cette érotisation pour susciter le désir, pour séduire, convaincre???
Je crois que je vais m'arrêter là... De peur que mon interprétation ne dérape...
Qui a dit "lâche"????
Je vous laisse donc seul face à votre propre interprétation... Et avec celle d'un vidéomontage qui amplifie le buzz médiatique (un autre) quant à cette affaire...




Cependant, juste avant de conclure sur le dévoilement d'épaules nues et ce striptease politique, je ne pouvais ignorer la question de la place et du rôle de Carla Bruni dans cette mise en scène, ce qui laisse perplexe nombre de bloggeurs... Beaucoup se demandent comment elle gère ou accepte d'être assignée à ce rôle...
N'étant pas dans la tête de la première dame, loin de moi l'idée de pouvoir ou vouloir répondre à cette question...
Je me contenterai de citer deux sociologues, Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Léonetti:
"le sujet intériorise en apparence l’identité négative (qui lui est imposée), il accepte en tout cas le statut qui lui est proposé mais il joue à être celui qu’on attend qu’il soit. Ce rôle lui permet d’obtenir des avantages tout en prenant ses distances, en faisant “comme si” il n’était pas celui qu’il joue à être [...]"


Références:
Azzedine Lekhal. "Se montrer : le cas du strip-tease amateur" , texte disponible sur le site de l'EHESS: http://shadyc.ehess.fr/docannexe.php?id=497
Vincent de Gaulejac, Isabel Taboada Léonetti, La lutte des places. Paris. Epi. 1994.


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Vendredi 8 février 2008
Le mariage est-il une affaire privée?

Luc Boltanski et Laurent Thévenot, dans De la justification, montre que le mariage est la cérémonie typique du monde domestique, espace du privé, de la famille et de la tradition.

Nicolas Sarkozy et Carla Bruni se sont mariés ce samedi 02 février 2008 à l'Elysée. Les bans n'ont pas été publiés, sous dérogation, afin de préserver leur intimité et le secret.

Comment considérer cette union où le politique, les médias et le privé sont mélés? undefined

Le mariage est une institution où les dimensions affective et subjective sont mises en avant: elle est la reconnaissance sociale de l'amour, la consécration du désir de deux individus.
Mais plus encore, le mariage  modifie les relations et la hiérarchie au sein d'une famille et se révèle ainsi une épreuve du monde domestique.

Alors comment considérer le mariage? Comment considérer ce mariage, celui de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni où nous ne pouvons occulter la fonction du marié, la célébrité de la mariée et la médiatisation de l'évènement?

Oublions quelques instants que ce mariage a été racontée dans tous les médias...
Concentrons nous sur les personnes concernées par ce mariage...
Il y a Nicolas Sarkozy, président de la république et Carla Bruni, ancien mannequin et chanteuse.

Avant d'aller plus loin dans cette réflexion, il est temps de faire un petit détour par la théorie de l'homme pluriel de Bernard Lahire. Ce sociologue présente l’individu comme porteur d'une pluralité de dispositions, de façons de voir, de sentir et d'agir, constitutives des expériences socialisatrices hétérogènes que les hommes vivent simultanément et successivement au cours de leur vie ou dans des temps plus courts. Lahire entend disposition au sens de présence « déterminante » du passé incorporé au cœur du présent. Les fondements de l’identité plurielle reposent donc sur des principes de socialisation différenciés (voire parfois contradictoires) dans une pluralité de contextes sociaux. Ainsi, dans une journée, un même individu peut être, successivement et/ou simultanément, père, employé, lecteur, fils, époux, consommateur, etc.

journal-du-dimanche.jpg Ce qu'il faut retenir, ici, c'est que selon la situation et comment nous la ressentons et l'interprétons, nous mobilisons différentes parts de notre identité, différentes déterminations de notre être...

Ainsi quand Nicolas Sarkozy se marie, ce n'est pas le président qui dit oui mais le fiancé, l'amoureux, l'amant...
Même si, dans la pratique, il est difficile de distinguer les déterminations de l'identité et qu'on a tendance à penser l'unicité de soi, ce découpage idéel nous permet de comprendre que Nicolas Sarkozy se marie en tant que personne privée et non en tant qu'homme politique.

Revenons sur la médiatisation de cet évènement...
Quand les médias traitent du mariage: ils médiatisent un homme privé pris dans une cérémonie privée.
Peu importe la légitimité de cette médiatisation ou l'utilité de l'information, nous sommes face à une publicisation de la vie privée, à une mise en visibilité sur la scène publique d'aspect privés...

Ce qui revient à penser la peopleisation des hommes politiques... Rendre ordinaire un personnage qui ne l'est pas...
Il ne manquerait plus que les journaux people mettent cette info en première page...
Oups... Je crois que c'est déjà fait.


Références.
BOLTANSKI, L. & THEVENOT, L.
De la justification : Les économies de la grandeur. Paris. Gallimard. 1991.
LAHIRE, B.
 L’homme pluriel. Paris. Nathan. 2ème édition. 2001.
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Vendredi 8 février 2008
"Hillary Clinton ou Barack Obama? Une femme ou un Noir? Les démocrates américains sont divisés." publiait Le Temps, le 17/01/08...

Oui.. Mais où est la politique dans tout ça?
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"Le roi est mort! Vive le roi!!!"
Par cette phrase, nous comprenons le principe de la politique. L'être même d'un homme politique n'a d'existence que symbolique: c'est un être de représentation.
Parler de sexe ou de race ne semble pas convenir à cette vision idéel de la politique...


Hillary Clinton et Barack Obama sont, à la fois, personnel politique, célébrité et personne privée.
Quelles références au corps et à l'esthétique pouvons-nous appréhender quant à ces trois aspects de leur identité?

L'homme politique prend place dans le monde civique: c'est un espace basé sur le mode de la représentation au sens symbolique. Le corps y est symbolique. Il n’a pas de matérialité. C’est l’espace d’indistinction des sujets. 

La personne célèbre s'inscrit dans le monde de l'opinion. Cet espace,basé essentiellement sur la visibilité, la renommé et la popularité, prend forme dans le paraître. Le corps est construit par des déterminants non-naturels. Ceux-ci figurent comme des médiats de la personne et l’inscrivent en situation de continuelle représentation : c’est le corps-spectacle.

La personne privée, quant à elle, se meut dans le monde domestique. C’est l’espace de l’être. Le corps y est conçu à partir de ses déterminants naturels. Le sexe, l’âge et la couleur de peau sont typiquement des déterminants naturels.

Se poser la question "Un noir ou une femme?" réduit donc les candidats à leurs corps naturels, à leurs aspects privés et leur ôte leur légitimité politique et, pour reprendre Weber,  leur autorité rationnelle-légale.

Le fait qu'ils ne correspondent pas au profil typique de l'homme politique américain les renvoie donc à leurs aspects privés...

Pourtant... Quitte à les désigner par leurs qualités naturelles, je me demande pourquoi ce n'est pas: "Un homme ou une blanche?"


Réferences:
BOLTANSKI, L. & THEVENOT, L. De la justification : Les économies de la grandeur. Paris. Gallimard. 1991.
WEBER, M. Économie et société dans l'antiquité (1909). Paris. La Découverte. 1998.
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